19.05.2008

Les ouvrières égyptiennes aux avant-postes du combat social

Les usines d'Egypte sont maintenant la ligne de front du mouvement des travailleurs qui a débuté en décembre 2006, lorsque les ouvriers textiles ont été 10.000 à manifester à Mahallah Al Kobra, cité industrielle du delta du Nil. Cette mobilisation sans précédent a marqué le point de départ d'une vague de grèves, la plus grande dans le pays depuis les années 1940 selon les spécialistes.
A l'origine du mécontentement : la politique néo-libérale menée par le gouvernement d'Ahmad Nazif. Les privatisations ont faire perdre leur emploi à des milliers de travailleurs tandis que les prix augmentaient. L'inflation actuelle est estimée aux alentours de 12% alors que les salaires restent, eux, inchangés depuis les années 1970. La majorité de la population égyptienne est plongée dans la pauvreté. "Nous avions le sentiment d'être déjà morts et de n'avoir donc rien à perdre en manifestant", explique El-Sayyed Habib, l'un des leaders du mouvement.
Le plus frappant dans ces protestations, outre la large participation, c'est le rôle joué par les femmes. La plupart des mouvements ont été initiés ou menés par des femmes. Ces dernières ont non seulement participé aux activités diurnes mais ont aussi bravé les interdits sociaux pour occuper les usines durant la nuit au lieu de rentrer dormir chez elles comme des femmes "respectables".
Si toutes les meneuses du mouvement sont des femmes entre deux âges, une énorme proportion de celles qui ont simplement participé ont moins de 30 ans, voire moins de 20 ans. "Ces jeunes filles étaient souvent trop hésitantes ou effrayées au début pour se joindre au mouvement mais lorsque l'action se concrétisait, elles agissaient avec plus d'enthousiasme que les hommes", raconte avec fierté l'une des leaders, Amal, qui approche de la quarantaine.
Alors qu'est-ce qui a poussé ces jeunes filles à rejoindre le mouvement ? Si leurs aînées sont disposées à s'exprimer en leur nom, il a été difficile d'obtenir la réponse directement de la bouche des premières concernées. Les jeunes ouvrières travaillent plus de 12 heures par jour et n'ont pas le temps d'accorder des entretiens. Elles ont peur des services de sécurité donc, une fois les manifestations et les grèves terminées, elles nient avoir joué un rôle dans les protestations.
Elles forment la masse des employés les moins bien payés de l'industrie textile. Dans plus de 60% des cas, elles ont été embauchées sans contrat de travail. La faiblesse et l'instabilité de leur position les exposent à des risques bien plus grands que les travailleurs plus âgés, embauchés avec un contrat stable.
Samar El Helw, ancienne ouvrière textile à Samannoud, a participé aux manifestations de 2007 avant de démissionner pour devenir mère au foyer. Aujourd'hui âgée de 20 ans, elle se souvient qu'elle et ses collègues étaient payées 40 livres égyptiennes (5€) par mois. "Nous étions contentes de manifester parce que nous pensions que ça nous aiderait à obtenir une augmentation. Je ne travaille plus maintenant mais mes amies qui sont encore à l'usine vont participer à la prochaine manifestation parce que les dernières mobilisations n'ont fait grimper nos salaires que jusqu'à 120 livres (15€) par mois, ce qui n'est toujours rien", confie-t-elle en référence à la manifestation du 6 avril qui devait rassembler le plus grand nombre de protestataires depuis le début du mouvement.
A l'instar de Samar El Helw, la plupart des filles qui travaillent dans les usines de textile le font parce qu'elles n'ont pas d'autre option. Faute de qualifications - et de débouchés professionnels - elles se voient contraintes de travailler dans les fabriques de vêtements afin d'économiser assez d'argent pour financer leur mariage. Certaines continuent de travailler après le mariage pour entretenir leurs parents. D'autres, plus nombreuses, pour subvenir aux besoins de leur famille en joignant leur petit salaire à celui de leur mari.
"Seulement 1% des ouvrières parviennent à se marier et à rester au foyer", rapporte Karim Al Beheiri, un militant ouvrier de Mahallah qui tient un blog sur les mouvements sociaux à travers le pays. "Et comme de moins en moins d'hommes et de femmes ont les moyens de se marier aujourd'hui, les femmes qui effectivement se marient doivent travailler après le mariage pour subvenir aux besoins de la famille et des enfants".
Rania, 22 ans, travaille 12 heures par jour : de 8h30 à 15h30 dans une usine textile et de 17h à 22h dans le magasin d'un ami de son père. "Je fais ce que font beaucoup de mes amies. Si je n'avais pas mon deuxième emploi, je ne pourrais pas vivre puisque au bout de cinq ans à l'usine, je ne touche que 160 livres (20€)".
Contrairement aux ouvrières plus âgées, presque toutes embauchées avec un contrat, une assurance maladie et un plan-retraite (qui de nos jours ne couvrent plus grand chose), les jeunes femmes se font exploiter.
Dans l'industrie textile actuelle, les jeunes filles ne sont embauchées qu'en équipe de jour, par exemple dans les sections vêtements. C'est dans ces services que les travailleurs sont le moins payés. Les jeunes filles en particulier sont embauchées à des postes inférieurs à leurs qualifications. Dans certaines usines, d'après Amal, elles doivent signer un document où elles s'engagent à ne jamais se porter candidates à une position plus élevée, quand bien même elles auraient les qualifications pour cela. Ainsi les jeunes femmes sont rarement promues, si ce n'est jamais.
Cette situation est en contraste flagrant avec celles des jeunes gens qui, à niveau de qualification égal, sont embauchés comme superviseurs et ont beaucoup plus de chances de promotions, bien que leur salaire soit quasiment aussi bas.
Le rôle majeur joué par les femmes dans le mouvement ouvrier pourrait facilement prêter à une interprétation féministe, si ce n'est que les travailleuses de tous âges récusent en choeur cette "accusation". Des revendications féministes ? "Nous ne voulons rien de la sorte", lance Soad, 29 ans. "Nous voulons juste un bon salaire et une vie décente pour les deux, hommes et femmes".

Eman S. Morsi
(16/04/2008)

http://www.babelmed.net/Pais/M%C3%A9diterran%C3%A9e/les_ouvri%EF%BF%BDres.php?c=3139&m=34&l=fr

07.05.2008

Mai 08 : joyeux anniversaire M. Moubarak !

Appels à la grève
diffusés sur internet,
notamment via Facebook.

Pour se représenter l’état d’esprit de l’opposition égyptienne, il suffit d’imaginer que vous lisez ces lignes en 2035 : la France vit sous le régime de l’Etat d’urgence depuis 28 ans, soit la durée du règne de l’immuable président Sarkozy qui va sur ses 83 ans …

Ce dimanche 4 mai, le président Moubarak célèbre "seulement" ses 80 printemps, l’occasion pour l’opposition égyptienne d’appeler une nouvelle fois à la grève. Le précédent mouvement, le 6 avril dernier, s’était soldé par de violents incidents, notamment à Mahalla al-kubra au nord du Caire, entraînant la mort d’au moins un manifestant, suivie de centaines d’arrestations.

Même si le président a annoncé dans son discours du 1er mai une hausse très inattendue de près de 30 % du salaire des fonctionnaires (12,2 milliards de livres égyptiennes selon le ministre des Finances, plus de deux milliards de dollars à trouver dans le budget national…), les raisons de manifester ne manquent pas : coût de la vie bien entendu, chômage, et tout récemment un contrat avec Israël pour la livraison de gaz à un prix sans doute largement inférieur aux tarifs du marché (il n’a pas été rendu public, en dépit des demandes de certains parlementaires). Mais on imagine l’effet dévastateur d’un contrat qui permet aux centrales électriques israéliennes d’augmenter de 20% leur capacité de production quand la population de Gaza, sous le blocus, doit se passer de toute ressource énergétique !

On s’attend à ce que cette seconde journée d’action soit plus suivie encore que la première. Après bien des tergiversations, le parti (semi-légal) des Frères musulmans, le plus puissant des mouvements d’opposition, a en effet décidé cette fois de s’associer au mouvement.

De leur côté, les autorités ont déployé les grands moyens : tandis que les ténors du parti au pouvoir dénoncent dans la presse officielle un mouvement qui ne représente pas les vraies tendances de la société civile et qui serait même manipulé par l’Amérique (!), les religieux fidèles au régime rappellent à leurs ouailles les dangers qui guettent ceux qui se risqueraient à se joindre à la grève. Plus radicalement encore, les autorités ont demandé ces derniers jours aux trois opérateurs de téléphonie mobile du pays de couper quelque 250 000 lignes trop anonymes à leur goût (les abonnés ayant négligé de remplir les informations les concernant sur leur contrat).

Quel que soit son bilan, cette seconde journée de protestation confirme d'ores et déjà le rôle joué désormais en Egypte par les technologies de la communication comme vecteur de mobilisation. L’incarcération de blogueurs - connus (voir ce récent billet) ou moins connus (Esraa Abdel-Fattah إسراء عبد الفتاح par exemple, une jeune employée de 27 ans, membre du parti Al-Ghadd) – n’y change rien : les appels à la grève se diffusent comme une traînée de poudre via les portables, mais également sur internet, à travers d’innombrables sites, blogs, salons de discussion, qui sont loin d’être tous exclusivement politiques.

Sur Facebook – qui inquiète tout autant les Syriens que les Israéliens – des groupes qui rassemblent parfois plusieurs dizaines de milliers d’utilisateurs font circuler les appels à la grève ou encore une série de "30 conseils pour la désobéissance civile du 4 mai" (نصيحة للعصيان المدني في 4 مايو).

Le mai 68 égyptien mobilise une jeunesse qui ne se reconnaît pas totalement dans les partis d’opposition traditionnels. Agés d’à peine vingt ans, les manifestants d’aujourd’hui utilisent les nouvelles technologies de la communication tout comme ils inventent de nouvelles formes d’expression politique, radicalement nouvelles pour la région.

Pour préparer la grève, on a ainsi demandé aux manifestants (250 000 ont annoncé leur intention de le faire) de s’habiller en noir, notamment en signe de deuil pour les victimes de la répression du 6 avril. Sous le mot d'ordre "le pognon du gouvernement, c’est un tract pour l’opposition" (فلوس الحكومة منشورات للمعارضة), les appels à la grève, les "Casse-toi" (إرحل), les "Non à Moubarak" ont été écrits sur les billets de banque en circulation. Un concert de casseroles est programmée pour le dimanche 4 sur les terrasses des immeubles du Caire.

Comme de bien entendu, la musique et en particulier le rap, particulièrement en vogue dans la jeunesse du monde arabe (voir ces deux billets : 1 et 2), participent à la fête et voilà ce que ça donne en arabe (cliquer pour écouter):


هيمنة هيمنة مفيش أي نوع من الحرية.. كل حاجة ثابتة زي ما هيه، كفاية كده سرقة سرقة بلطجة عربجة.. المطلوب تكون زي الناموس محدش حتى يسمع زنك.. مستوى معيشة الفرد بقا في الضياع.. الفقراء بيزدادو فقر والأغنياء بيزيدوا غنى والطبقة المتوسطة خلاص خطفها الصقر، الناس بتدور على المصالح والتفكير بقا في الضياع

(Tentative de traduction : Opprimé, opprimé /Pas de liberté /Tout est coincé, bloqué / Les vols, assez ! / Nervis dépravés / Comme un moustique écrasé / Faut même pas bouger / Pouvoir d’achat envolé /Les pauvres toujours plus pauvres / Les riches toujours plus riches / Les classes moyennes toujours plus envolées /Chacun cherche à s’en tirer / Plus personne veut penser…)

En prime pour les arabophones, un intéressant débat à la télé sur la mobilisation politique et les nouvelles technologies. Et d'autres morceaux de rap politique (cliquez sur les T-shirts !)


http://culturepolitiquearabe.blogspot.com/search/label/musique